
Le cardinal Sarah récemment a rappelé l’importance de l’obéissance, source de la vraie liberté, à propos du projet de la FSSPX d’ordonner de nouveaux évêques. Il a évoqué la figure de St Augustin, maître de l’obéissance, si fructueuse lorsqu’elle est librement consentie.
Saint Augustin place en Dieu seul la source authentique de toute autorité légitime.
« Tu nous as faits tournés vers toi, Et notre cœur est sans repos Jusqu’à tant qu’il repose en toi » (Saint Augustin, Les Confessions, I, I,1).
Suivant les philosophes grecs et romains, St Augustin décrit l’”auctoritas”, comme ce qui s’impose naturellement par sa force autant que par sa légitimité. Incarner l’autorité implique donc évidemment l’exemplarité, autant que des qualités humaines, qui permettent à une personne de conduire un groupe et de fédérer les énergies de chacun.
St Augustin est conscient de la fragilité de cet idéal, en particulier quand il s’applique à l’autorité politique “Mais l’autorité humaine, elle, faillit la plupart du temps”.
Pourtant l’adhésion à l’autorité que représente en particulier la tradition (y compris la tradition incarnée dans l’histoire et dans la culture d’un pays) est essentielle pour que chacun puisse accéder à la sagesse, et grandir en humanité.
Toute autorité vient de Dieu, et celui-ci se fait petit et humble, afin de montrer à ceux qui doivent incarner l’autorité, qu’il convient de le faire dans un esprit de service. Ce conseil il l’applique d’abord à lui même:
“Je ne veux pas que vous suiviez ici mon autorité et que vous jugiez nécessaire de
croire quelque chose parce que je l’aurai dit ; soumettez-vous aux Écritures canoniques sur les points dont vous ne reconnaîtrez pas encore par vous-même la vérité, ou croyez à la lumière qui vous éclaire intérieurement pour vous faire mieux comprendre (Saint Augustin, Lettre 147 à Pauline (412) 2.)”
Celui qui incarne l’autorité en vérité permet en fait à chacun de suivre à son tour la vérité, et de se laisser éclairer par la lumière divine qui sourd au fond de chaque cœur.
Pourquoi donc évoquer le Discours de la servitude volontaire de la Boétie, qui est souvent perçu (à tort je le crois), comme une ode à la liberté contre l’obéissance imposée par les puissants ?
Et puis il y a la forme et le contexte de ce traité. Par sa forme, il ressemble aux écrits humanistes, où les références à l’antiquité abondent, et qui paraissent passer sous silence les sources religieuses de notre culture. S’agissant du contexte, à l’époque des guerres de religions, il a parfois été récupéré par des groupes protestants, ce qui agaçait beaucoup Montaigne, qui connaissait bien entendu très bien l’auteur et savait que le texte ne méritait pas cette récupération abusive.
Bref, ce court traité va bien au-delà des a priori, d’abord parce que l’auteur, est un humaniste chrétien (ce qui n’est pas le cas de tous ses contemporains loin de là, pensons à Machiavel pour ne citer que lui), ensuite parce qu’il aborde des questions cruciales avec une profondeur et hauteur de vue, qu’on trouve peu ailleurs, même bien plus tard…
La Boétie nous propose un chemin humaniste, et aussi, me semble-t-il, authentiquement chrétien, de vivre dans le monde sans être du monde, alors que les “structures de péché”, décrites par St Jean-Paul II dominent de façon de plus en plus voyante nos sociétés.
Bien des philosophes se sont interrogés sur la révolte légitime, contre la tyrannie, à commencer par Platon. Rousseau est l’un de ses grands héritiers. D’autres sont du parti de l’ordre, tyrannique si nécessaire, vu comme condition de la survie de nos sociétés et de leurs traditions. Machiavel, puis Hobbes s’inscrivent plutôt dans cette orientation.
Pourtant, la révolte aussi bien que la défense rigide ou très idéologique de l’ordre ancien ont toutes fini par provoquer les catastrophes dont le vingtième siècle est rempli.
S’abandonner au ressentiment et à la violence au nom de la justice, ou briser toute révolte pour préserver la paix, à l’image du “grand inquisiteur” dépeint par Dostoïevski, nous prive du don le plus précieux que Dieu nous a fait, à savoir notre liberté. La Boétie qui a vécu au moment des guerres de religion dans une période de grand trouble, marquée par de nombreux abus des puissants évite précisément ces deux écueils. Il tente de tracer un chemin juste pour un humaniste chrétien, à l’image de St Thomas More, libre jusqu’au bout, dont les dernières paroles furent: « Je meurs bon serviteur du roi, mais d’abord serviteur de Dieu »
L’auteur commence par réfuter les fausses bonnes raisons que nous pourrions avoir de consentir à une autorité illégitime. La première, d’inspiration soi-disant chrétienne, vient d’une lecture déformée de St Augustin. Elle en justifie l’exercice de l’autorité par le péché originel, qui impose le maintien de l’ordre contre les mauvais appétits de l’homme. L’autre s’inspire d’Aristote pour opposer le bon Roi au mauvais Tyran.
L’argument du péché originel est précisément celui de Dostoïevski lorsqu’il fait dire au grand inquisiteur (en fait une figure de Satan argumentant contre le Christ)
“Tu t’es fait une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, quoiqu’ils aient été créés rebelles. Regarde et juge, voilà que quinze siècles se sont écoulés, jette les yeux sur eux : qui as-Tu élevé jusqu’à Toi ? Je le jure, l’homme a été créé plus faible et plus bas que tu ne le pensais !”
La liberté est évidemment un risque, mais c’est justement celui que Dieu le premier a pris en nous donnant la vie!
S’agissant d’Aristote, la vertu du bon roi ne saurait constituer une garantie suffisante car selon le proverbe “Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument” comme le rappelle Orwell dans son livre 1984”, à la suite de Lord Acton.
Comment La Boétie parvient-il à résoudre cette équation complexe, car on ne voit pas très bien comment trouver un équilibre convenable entre un usage excessif de la force, par un régime brutal, le recours à un “père du peuple” qui peut facilement basculer dans la corruption, ou un laxisme général tout aussi dangereux?
Il montre en fait que des communautés naturelles structurées qu’on a appelé plus tard le “peuple franc” par opposition au “peuple indistinct” composé d’individus atomisés, permettent de manifester une volonté politique propre à préserver la liberté humaine. Le peuple Franc s’incarne dans de nombreuses communautés différentes qui se complètent et sont de relativement petite taille. Ce concept est repris par la doctrine sociale de l’Église, qui évoque la famille et des communautés naturelles, lieu où l’homme peut grandir et transmettre la foi et les traditions chrétiennes. D’ailleurs sous l’ancien régime, il y avait de nombreux contre pouvoirs locaux, qui faisaient du royaume de France un régime bien plus équilibré qu’on ne l’a prétendu…
A l’opposé de cette conception, le peuple “indistinct” est justement celui auquel fait référence Rousseau et les révolutionnaires à sa suite. Le peuple atomisé qui n’a ni traditions ni vecteur d’expression peut être invoqué comme prétexte commode à toutes les tyrannies.
Dans “les Dieux ont soif“, roman dépeignant les excès de la révolution française, Benjamin Constant ironise à ce sujet, en évoquant la relation d’un vieux marionnettiste, figure du Tyran, avec son petit “peuple” (ses marionnettes) : “Il y en a ici tout un peuple : ce sont mes créatures ; elles ont reçu de moi un corps périssable, exempt de joies et de souffrances. Je ne leur ai pas donné la pensée, car je suis un Dieu bon”.
Avant Orwell, la révolution invoque la liberté à tout propos, pour la briser dans les faits…
Le tyran use de différents moyens pour maintenir un pouvoir absolu, qui est en fait son objectif presque unique. Il y a le divertissement dont notre époque et si friande, l’assassinat des opposants, la destruction des familles (C’est ce qui motivait d’ailleurs Napoléon quand il a supprimé le droit d’ainesse, non par souci de justice, mais pour faire disparaitre des contre pouvoirs…) Aujourd’hui les moyens de détruire les familles et les communautés naturelles se sont d’ailleurs multipliés…Le progrès fait rage…
Ces moyens sont ordonnés à la création de masses indistinctes alors que les communautés structurées, certes plus propres à la résistance, demandent que l’homme soit éduqué à la liberté. Nous grandissons d’abord par la construction de notre identité, qui est sociale ou communautaire autant qu’individuelle, et aussi par l’apprentissage de la pensée, qui repose nécessairement sur le langage. N’oublions pas l’histoire et les traditions, dont font partie la littérature, la musique, et tout ce qui est propre à structurer une identité humaine.
Nous arrivons ici à un concept absolument central chez La Boétie qui est celui de l’amitié. Il ne s’agit pas ici essentiellement, ou uniquement, de l’amitié entre deux personnes, bien qu’on se souvienne aujourd’hui de La Boetie à cause de l’amitié qui le liait à Montaigne, qui en donne un motif restée célèbre : “parce que c’était lui et parce que c’était moi”
Marcel Mauss, ethnologue du vingtième siècle, nous donne des clefs très utiles pour comprendre cette notion. Les communautés humaines se structurent à l’origine autour de “l’échange don”, qui cristallise les liens unissant une tribu, et a une coloration nettement religieuse. En donnant on se donne, et on le fait pour des raisons qui dépassent l’intérêt immédiat. Celui qui donne accepte aussi de recevoir, et donc de dépendre d’autrui. Il le fait en présence d’une autorité surnaturelle, qui donne sa vraie consistance au lien créé. La Tribu se maintient par son histoire et ses traditions vivantes, qui méritent d’être contées et défendues, autant que par les liens d’amitié qui structurent le groupe.
On comprend ici que les relations d’amitié, qui reposent sur le respect mutuel, sont absolument essentielles, et se forment d’abord dans de petites communautés. C’est là que se cristallise vraiment l’identité des individus, et de leurs communautés d’appartenance.
Le maintien de communautés vivantes impose aussi le refus de “l’avarice”, autre notion très importante. Par avarice, La Boétie entend la tendance que peuvent avoir quelques-uns à abuser des biens généreusement distribués par la providence pour les accaparer à leur profit, en réduisant autrui à la servitude. La révolution industrielle a souvent été l’occasion pour quelques individus, d’accaparer les biens de mère nature, en s’affranchissant parfois des responsabilités humaines qu’implique une position éminente.
Il ne s’agit pas de refuser ce que la liberté ou l’initiative ou la créativité individuelle peuvent fonder d’utile ou de beau, mais de le faire dans le respect d’autrui, et sans accaparement excessif…
Il faut enfin mentionner le rôle négatif que peut jouer la coutume. Cela peut arriver si elle n’est pas comprise comme la tradition vivante, dont nous avons assez montré le rôle fondateur, mais comme un tissu d’habitus, qui permettent parfois de maintenir des liens abusifs, ou les structures de péché, évoquées plus haut.
Pour terminer ce trop bref résumé qui ne peut être qu’une invitation à aller plus loin, je voudrais insister sur le dernier terme de la proposition, à savoir “volontaire”.
Ce qu’ont de vraiment pernicieux, les nombreux abus évoqués plus haut, est qu’on y prend assez facilement goût. Les personnes, qui n’ont pas bénéficié d’une véritable éducation peuvent facilement se satisfaire des distractions faciles qu’on leur offre en remplacement, et perdre jusqu’au souvenir de leur identité véritable, devenant ainsi les éléments de masses indistinctes et soumises.
Le tyran les maintient dans la crainte, et les traite comme des enfants désobéissants qui ont parfois besoin de corrections “utiles”. Les moyens de basculer dans ce mode de gouvernance sont nombreux. Notre époque les perfectionne sans cesse. On peut penser que l’orage qui approche, et dont chacun entend les grondement sera un prétexte facile pour instaurer les “mesures d’urgence” “imposées” par la situation.
Il sera alors de plus en plus difficile de transmettre le feu de la tradition vivante, et le sel de l’amitié véritable, qui sont les seules antidotes contre les poisons qui nous mènent tout droit à la servitude volontaire.
Je voudrais pour terminer faire justice d’un reproche parfois fait à La Boétie.Comme il se refuse à entrer dans le cercle vicieux de la violence contre les abus des puissants, ou de la répression contre la révolte des petits, on le dit non violent, et donc inefficace. D’abord il ne se refuse pas à l’usage de la force, mais en mesure le danger. Ensuite il comprend que contre les écueils qu’il a si bien identifiés, le véritable enjeu, dans les temps de troubles, est de sauver notre âme individuelle et collective. Comme de bons jardiniers, nous devons aussi préserver ce qui reste de la beauté de la création, qui tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement, et aspire, elle aussi, à la liberté des enfants de Dieu!
Oui, rester humain sera notre vrai défi!
