Loi de Dieu et idéologie du progrès
Loi de Dieu et idéologie du progrès

Loi de Dieu et idéologie du progrès

La loi de Dieu libère ; l’idéologie du « progrès » mène à l’abîme.

Thierry de Ravinel pour l’association “Veritate Fideles”.


Aujourd’hui, nous avons l’impression de perdre un peu notre boussole, et parfois nous nous demandons s’ il y a bien un pilote dans l’avion, alors que le monde résonne de menaces d’orage, et que la corruption paraît régner partout, y compris dans l’église.

Il donc n’est pas indifférent de comprendre comment nous avons pu être tentés d’abandonner la loi divine pour nous en remettre aux vertus du « progrès », parce que nous ne sommes pas tout à fait au bout du chemin, et qu’il faut réaliser quels dangers nous menacent à relativement court terme, afin de les conjurer si nous le pouvons.

L’objectif est ambitieux et cet article est forcément beaucoup trop bref pour couvrir un sujet aussi vaste. J’espère ici donner l’envie d’approfondir une réflexion que je crois utile, et d’aller plus loin avec d’autres lectures. 

Comment comprendre la loi de Dieu dans l’évangile ?

En pensant à la loi nous avons immédiatement à l’esprit la belle parole de l’évangile (Mathieu 5:17-18) :

“Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise ». Et cette parole si forte vient pourtant juste après les béatitudes, qui sont souvent comprises comme une invitation à dominer la lettre pour s’attacher à l’esprit, béatitudes qui sont suivies de l’invitation à rayonner de la lumière divine : « Vous êtes la lumière du monde”. 

Il n’y a pas de contradiction ici, car aussitôt après avoir rappelé l’importance de la loi, Notre Seigneur Jésus Christ va bien au-delà encore, avec des invitations qui peuvent paraître très rudes :

Par exemple en (Mat 5 22)

“Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu “.

Nous réalisons ici qu’il est impossible d’accomplir les commandement de Dieu en esprit et pas seulement dans la lettre, sans se livrer avec humilité au travail de la grâce divine, qui vient d’ailleurs nous chercher au fond du trou lorsque nous tombons, pour nous relever avec délicatesse.

Ici s’articulent d’une façon très forte, le groupe, la nation ou la communauté qui reçoit la loi divine, qui s’adresse à tous et n’est pas susceptible de changer en quoi que ce soit, et le cœur de chaque homme, acceptant librement la grâce, sans laquelle nous ne pouvons évidemment pas répondre à l’appel simple, mais si exigeant de la providence.

Comment la loi humaine peut nous libérer lorsqu’elle s’inspire des préceptes divins ?

Attachons nous plus particulièrement à la loi humaine qui peut concrètement s’appliquer à chacun (c’est-à -dire au fond aux dix commandements, car tout vient de là peu ou prou). Nous voyons que dans un régime équilibré au sens d’Aristote, c’est à dire une monarchie ou une oligarchie, à laquelle on pourrait assimiler nos républiques dans lesquelles s’applique (ou devrait s’appliquer) ce que nous appelons «l’état de droit ». La loi invite les citoyens au respect de règles assez simples. Elle bride aussi l’appétit des puissants, pour protéger les plus faibles. Il en va d’ailleurs de même dans le droit international, lorsqu’il n’est pas bafoué ou méprisé. Les traités doivent permettre aux nations de vivre en paix en respectant des principes de décence et de justice.

Percevons bien à quel point l’esprit que nous mentionnions dès l’abord est important ici. Un juge chargé d’appliquer les principes du droit, ou un homme d’état, en position de responsabilité peuvent facilement détourner la loi s’ils sont habiles, pour faire régner l’injustice, la spoliation, ou la prédation. Ce faisant, ils discréditent d’ailleurs les principes qu’ils prétendent vouloir appliquer. A ce sujet, Amin Maalouf (écrivain libanais dont j’apprécie la sagesse) rappelle souvent lorsqu’il s’adresse aux occidentaux un peu trop sûrs d’eux-même, que les autres nations ne remettent pas en cause les beaux principes qu’ils revendiquent. Ils critiquent la façon dont ils en trahissent si souvent l’esprit.

Restons humbles. Nous sommes tous marqués par le péché et aucune nation ne peut prétendre incarner la justice divine. Mais c’est ici une question de degré. Dans la mesure où la liberté religieuse a suffisamment d’espace pour inspirer les cœurs, l’esprit saint peut vraiment guider des nations pour faire grandir le Royaume, en dépassant les obstacles que peuvent représenter la cupidité inévitable de quelques uns…C’est d’ailleurs le rôle de l’historien honnête de se livrer à un travail d’analyse rigoureux, de passer au crible le passé, pour éviter de reproduire les mêmes tragédies, travail essentiel pour construire l’identité des nations, et même nécessaire à leur survie. C’est ce qu’avaient très bien compris les premiers historiens grecs. Nous parlons ici d’histoire et pas de mythologie. C’est justement en dépassant le mythe pour s’approcher de la vérité, que nous pouvons grandir collectivement, réparer les blessures du passé, et assumer une identité commune, qui nous doit nous rendre plus humains, c’est-à-dire plus capables du Ciel…

A ce stade nous comprenons que la loi est libératrice si elle est juste, et qu’il appartient à chacun d’en intégrer l’esprit, sans lequel toute lettre ne peut que rester morte. « L’esprit des lois » compris à la lumière de l’évangile ne va d’ailleurs pas précisément dans le sens d’un assouplissement permettant des « facilités », ou des « aggiornamento », ce que tout un chacun vivant dans une civilisation si attachée au confort aura sans doute bien du mal à intégrer…

Quand avons nous Renoncé à la loi de Dieu et adopté l’idéologie du progrès?

Tentons ici de brosser un tableau historique forcément très bref et très partiel de ce qui est semble-t-il la grande illusion de l’occident sur les bienfaits du progrès humain. Il n’est pas question de donner un tableau complet, mais de livrer quelques images des étapes qui paraissent les plus décisives, dans cette construction idéologique 

Ce qu’on peut qualifier ici d’illusion se nourrit évidemment de progrès réels et très substantiels de la connaissance scientifique, des moyens matériels à la disposition de l’humanité, et des pouvoirs que donnent la raison. Ces progrès ne sont pas illusoires. L’illusion est de croire que ceux-ci nous mèneront à une ère de paix et de prospérité dans laquelle nous pourrons vaincre la pauvreté, la souffrance, la maladie, et pourquoi pas la mort. 

La première des étapes que je voudrais souligner est une rupture assez décisive avec les conceptions qui forment habituellement le socle du rapport au monde pour presque toute l’humanité.

Le fait qu’il existe des lois naturelles, (d’origine divine pour les croyants) et qu’en les respectant les hommes et les nations peuvent obtenir une forme de salut est en effet une notion assez généralement acceptée dans la plupart des civilisations. La raison en est assez simple : dans les communautés anciennes, « l’hubris », ou l’orgueil démesuré, conduit souvent à des tragédies « bibliques » que retient en général la mémoire commune.

En occident, une rupture décisive se produit au quinzième siècle, époque marquée à la fois par des catastrophes terribles comme la grande peste, et les guerres incessantes, et des découvertes scientifiques étonnantes. L’église détient le magistère moral, alors que ses représentants sont souvent corrompus, et paraissent impuissants à conjurer les nombreux orages. Une partie de l’explication vient peut-être du raidissement de la scolastique. Lorsqu’elle se transforme en idéologie humaine, la pensée religieuse devient à la foi plus fade et moins réaliste, partant moins convaincante et moins efficace.

Tout cela, conjugué à bien d’autres facteurs, conduit donc à la fin du moyen-age à rechercher dans les « vertus antiques » souvent fantasmées, une recette de bonheur, qui apporte le « progrès ». Celui-ci pourra ensuite aller jusqu’à se substituer à la perspective du salut.


Premières grandes tentations lors de la renaissance, puis de la crise de la réforme

Attachons nous à l’étape si importante du début de la renaissance.

L’occident hérite de la raison, qu’il sait devoir à la sagesse gréco-romaine. Cela explique le terme de « renaissance » adopté dans l’Italie au quinzième siècle. Les lois universelles sont progressivement comprises comme la promesse de dépasser un jour l’angoisse, la maladie et la mort, par la puissance de la raison. Léonard de Vinci dessine des rêves qui deviendront réalité en quelques siècles. Lui est croyant. Chez d’autres pourtant, se mêlent un pessimisme assez radical sur la nature humaine, et un optimisme sans doute excessif sur la capacité de l’esprit humain à surmonter les obstacles naturels par son courage et sa raison. Cette conception (d’ailleurs fort différente de celle des anciens) a un représentant fort connu, à savoir Machiavel qui a écrit « le prince ». Il n’aurait pas été lu s’il ne paraissait pas répondre aux préoccupations de son temps…Tout ce que je pourrai tenter de dire ici sera un raccourci évidemment beaucoup trop bref. Il faudra lire des auteurs couvrant le sujet dans sa vaste étendue pour s’en faire une idée plus précise.

Après cette première rupture, d’autres vont suivre entre le quinzième et le dix-septième siècle. 

Après Machiavel en Italie, Hobbes en Angleterre estime que dans un monde où la justice est bafouée par les puissants, et les lois contournées de toutes les façons possibles par la majorité des hommes, il est illusoire de s’en remettre à la vertu, la force protégeant mieux les nations (et leurs habitants), que la bonne volonté, ou la vertu individuelle de chacun. Les lois doivent être dures pour protéger les faibles et dissuader les puissants de trop nuire. Ces conceptions naissent dans un monde marqué par de terribles épreuves, qui précèdent ou accompagnent l’épreuve plus grande encore de la réforme protestante. L’Europe est à feu et à sang…

Ce monde est à la fois troublé, et marqué par de grandes découvertes, comme le nouveau monde ou les continents lointains, que la puissance de nos armes nous donne l’espoir de conquérir. Aux individus sont confiées de grandes entreprises et la fondation des grandes compagnies aux Pays-bas puis en Angleterre. Le salut viendra du progrès technique, et de la prospérité (enfin pour ceux qui la « méritent »). Ceux qui découvrent de nouveaux continents, ou déposent des chapelets de comptoirs lucratifs sur l’Afrique, l’Asie et l’Océanie qu’on connaissait à peine, ont l’impression d’être les héros d’une nouvelle ère. L’élite est aussi représentée par les grands financiers qui disposent de nouveaux outils pour organiser ces expéditions risquées. Que dire enfin des scientifiques qui nourrissent une nouvelle vision du monde, et découvrent des sources d’énergie qui multiplient dans des proportions fantastiques la capacité de nos industries?


Révolution industrielle et développement de l’idéologie du progrès au 19ème siècle.


Sautons allègrement quelques siècles et attachons nous quelques instants à la grande révolution industrielle du dix-neuvième siècle, lors de laquelle se cristallisent les grands progrès techniques initiés dans les siècles précédents.

Il est assez compréhensible que le progrès technique ou la prospérité financière soient assimilés à une forme de bénédiction divine qui ne dit pas toujours son nom. La « main invisible du marché » d’Adam Smith est comprise comme une sorte de « deus ex machina » qu’on appelle d’ailleurs plus Dieu, mais qui va apporter une forme de lumière. La lumière et le progrès vont permettre à l’humanité de dépasser la mort, la maladie, et l’injustice. Victor Hugo incarne cette religion laïque, bien que sa vision soit sans doute plus complexe que ce qu’en retiendront ensuite les laïcards qui invoquent ses mânes.

Car Hugo a aussi écrit “les misérables”, et a le mérite de s’interroger clairement sur les très grandes injustices que provoquent l’individualisme des capitaines d’industrie. Ils ont le sentiment d’entraîner le monde vers un avenir radieux, et voient leurs ouvriers comme des instruments, à peine humains. L’individualisme a permis les grandes découvertes. Il est aussi à la source de terribles injustices, loin d’être inévitables comme le prétendent certains.

Le problème ici n’est évidemment pas le progrès technique « en soi », mais la croyance naïve qu’il porte en lui, par nature le bien et la justice. Et si tout celà n’est pas pour tout de suite, cela adviendra plus tard. Cette croyance arrange bien d’ailleurs ceux qui en tirent un bénéfice sonnant et trébuchant…(On pourra lire à ce sujet avec profit « L’utopie » ou « l’invention du progrès » de Frédéric Rouvillois).

La foi dans “les vertus du progrès” permet en particulier à certains de rendre inéluctables, des choix radicaux (au sens de décisifs pour l’avenir), que font en fait quelques-uns, quand ils détiennent le pouvoir. Ces décideurs peuvent engager toute une société, voire le monde dans son ensemble, lorsqu’ils appartiennent à la « grande nation » à savoir les USA. Ivan Illich, prêtre et grand penseur a par exemple remis en cause le choix de l’automobile, qui n’apporte pas toujours la liberté promise, pour bien des raisons que je ne détaillerai pas ici. On pourra les trouver sans difficulté sur la grande toile…

Le problème, répétons-le, n’est donc pas le progrès en soi, avec le bénéfice qu’apportent évidemment la raison et les grandes découvertes, notamment dans le domaine médical. Ce qui ne vas pas c’est  l’espèce d’emballement qui fait renoncer à toute évaluation des découvertes que permet la technique au regard de leur rapport coût-bénéfice On a le droit aussi de s’interroger sur les dangers qu’elles pourraient représenter pour nos sociétés.

Que dire enfin du côté presque religieux de l’idéologie du progrès, qui la met de fait en concurrence avec l’Église sur son propre terrain? Mesurer la force de son adversaire, évaluer ce qui dans ses arguments peut motiver l’adhésion des masses, est légitime. Aller plus loin, clairement autodestructeur…

Tragédie de la Première Guerre mondiale.

Après les grandes découvertes, la constitution des empires, et le développement industriel, une catastrophe brutale paraît interrompre le cours de l’histoire. Il s’agit de la première guerre mondiale

L’idéologie du « progrès » porte avec elle comme l’orage de très grandes inégalités, et un combat pour les ressources naturelles, limitées par nature. Ce combat entre les hommes, et entre les nations, précipite les guerres dont la première guerre mondiale. Dans ce conflit gigantesque, marqué par “l’industrialisation” de la guerre,  l’ampleur du « progrès technique (et des massacres de masse) a suscité cette réflexion si juste de Paul Valéry « Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles ».

Cette guerre a aussi engendré les deux grands totalitarismes qui ont ensanglanté le vingtième siècle. Ceux-ci ne sont pas nés en 1918. Pourtant seule cette grande catastrophe pouvait leur donner une énergie suffisante pour s’imposer à deux grandes nations, au milieu du désespoir commun.

Il faut s’arrêter ici,car le sujet est décisif. Je vais donc tenter une analyse un peu plus longue du nazisme et du communisme.

Ces idéologies ont marqué une étape décisive et inventé de nouveaux instruments de contrôle de foules. On peut craindre qu’ils soient bientôt employés avec une force décuplée par les capacités de la technique. Il est donc important d’en comprendre les ressorts, ce que je vais tenter ici en m’appuyant sur les réflexions très fortes d’une grande philosophe, à savoir Hannah Arendt. 

Analyse des deux grandes idéologie qui, au début du 20ième siècle font de la foi au progrès une broyeuse, bafouent la loi, et préfigurent les épreuves à venir.


Évoquons donc le changement radical qu’ont représenté les grands totalitarismes, (Hannah Arendt a analysé avec force et précision ce qu’ils changent justement dans “l’esprit des lois” au sens que Montesquieu donnait à ce mot). 

Marquées toutes deux par l’esprit des lumières (parfois si sombres), ces idéologies imaginent que les mouvements tumultueux du grand fleuve de l’histoire conduiront l’humanité vers une sorte de parousie, ou de ciel sur terre « le règne de 1000 ans », dans lequel le mal sera enfin éradiqué, et la justice régnera. Il ne s’agit que d’un des très nombreux avatars d’une doctrine religieuse déjà ancienne. Le millénarisme religieux sous les formes les plus variées a déjà séduit bien des cœurs, avant que sa version laïque ne sévisse au vingtième siècle. 

Il faut dire ici quelques mots du nazisme, car si les communistes affirment leur volonté de progrès, les nazis sont clairement héritiers des réactionnaires qui prônent le retour aux racines nationales en réaction à l’universalisme révolutionnaire. Himmler a été membre d’une secte “volkisch” prônant le  retour à la terre et aux traditions germaniques, etc. Les dirigeants nazis revendiquent aussi leur opposition au grand capital judéo-maçonnique dans leur analyse de la catastrophe de la première guerre mondiale et de la défaite allemande.

D’abord il y a un côté “pour la façade” dans tout cela. Hitler avait un portrait d’Henry Ford dans son bureau (l’affection était d’ailleurs réciproque). Les grands patrons qui ont préféré Hitler à Von Schleicher qui réclamait une réforme agraire en Prusse savaient aussi ce qu’ils faisaient, même si ils sous estimèrent certainement le coté dément de l’idéologie Hitlérienne. La communauté des totalitarismes vient aussi du pouvoir absolu, qui chez les nazis se dissout paradoxalement, dans toutes les strates de la société unies par l’idéologie. Elle vient surtout de la terreur mise en œuvre en vue d’un objectif commun, aussi délirant fut il, que le progrès humain doit aussi permettre de réaliser (d’ailleurs il n’y a aucun frein aux recherches faites en vue de l’amélioration de la race etc.).

La croyance dans les vertus du progrès humain était auparavant nimbée d’un certain mystère. Elle devient ici plus claire. Le millénarisme fait partie des grands rêves qui ont bercé l’humanité depuis des siècles, avec des conséquences parfois terribles.

Le progrès si on y croit vraiment sous cette forme a ceci de particulier qu’il évacue très vite toute résistance individuelle. Pas question ici d’appliquer les règles évangéliques qui invitent à ne pas tirer sur l’herbe qui pousse, où à ne pas éteindre la mèche de la lampe qui fume encore…Encore moins de s’asseoir avant de partir en voyage pour remettre son sort à la providence. 

La réflexion d’Hannah Arendt est précieuse, lorsqu’elle décrit la façon dont Nazisme et Communisme modèlent « l’esprit des lois ». Les grands totalitarismes empruntent quelque chose à la Tyrannie qui fait partie des régimes que Montesquieu décrit en s’inspirant de Platon et Aristote. La tyrannie suit en général un état de décomposition sociale ou de corruption avancée. Celui-ci appelle des solutions simples en réponse à une situation catastrophique. L’état d’esprit qui précède le recours au tyran est la peur. Celui-ci fait tout pour maintenir ses sujets dans la crainte, car elle paralyse toute résistance.

Ce que Hannah Arendt identifie de particulier dans le nazisme et le communisme c’est l’idéologie très forte associée à la terreur, qui imprègne chaque strate de la société. Elle sert de moteur de substitution à l’action humaine, lorsque celle-ci ne peut plus être inspirée par l’honneur, et l’aspiration aux responsabilités (aristocratie), ou l’accomplissement de chacun dans des communauté de petites tailles (démocratie).

Comparaison des régimes « équilibrés » et des régimes totalitaires

Aristocratie et démocratie ont ceci de particulier qu’elles appellent et suscitent la prise de responsabilité et l’initiative, dont les dirigeants n’ont pas trop à craindre l’aspect subversif. L’adhésion de chacun à une forme de gouvernement relativement pacifique est en effet la meilleure garantie du régime. L’aspect juridique (d’ailleurs inspiré du droit romain) est aussi très important car la sécurité qu’apportent des lois réellement appliquées, et reçues dans leur esprit, est décisive. La liberté permet de grands accomplissements, nourrit les échanges, la création artistique ou philosophique etc.


Les régimes dits « équilibrés » sont fragiles par nature, car ils reposent sur un réseau d’éducation solide, une diffusion assez large et honnête de l’information, et aussi sur une certaine pratique de la vertu par la majorité. Tocqueville avait bien identifié tout celà dans son livre « De la démocratie en Amérique ». Sans cela d’ailleurs, la confiance mutuelle favorable au développement humain ne pourrait pas se maintenir. Pour détruire une nation, les mauvais tentent d’abord de la corrompre, ce que les anglais avaient bien compris en favorisant le commerce de l’opium en Chine. Maintenant d’ailleurs les chinois nous rendent la monnaie de notre pièce avec Tik Tok et le fentanyl, mais passons. Dans le Berlin des années 20, ou la Russie d’avant la chute des Tzars, les cercles dirigeants étaient gangrenés par la corruption. Comme le dit le proverbe « le poisson pourrit par la tête ».


Les régimes totalitaires commencent par rassurer une société déboussolée et déstructurée, dans un contexte de crise aiguë, puis installent très vite la terreur sans laquelle d’ailleurs ils ne sauraient se maintenir, car ils ont un côté artificiel, faux, qui saute très vite aux yeux. Pour survivre, ils doivent donc combattre la vérité de toutes les manières possibles, en la remplaçant par l’idéologie qui devient un moteur de substitution, et en pervertissant, simplifiant, ou affadissant le langage (cf. le roman 1984 d’Orwell, inspiré d’ailleurs par le régime stalinien).

Lorsqu’on a plus de mots pour penser, la vérité ne peut plus être atteinte ni même recherchée, et la liberté passe à la trappe avec elle.

Pour se maintenir les dirigeants doivent aussi entretenir la crise, qui justifie la terreur, inventer des ennemis imaginaires si les ennemis réels ne sont pas assez actifs, (cf. le complot juif, ou l’ennemi de classe pour les communistes). Ces ennemis servent d’ailleurs de boucs émissaires commodes pour justifier les échecs inévitables du régime…La désignation d’un bouc émissaire est une réaction sociale archaïque, très bien décrite par René Girard, qui maintient la cohésion sociale pendant un certain temps (avant la prochaine crise évidemment car cela ne résout rien, mais les tyrans s’en moquent un peu, car ils vivent dans l’instant d’une crise permanente). L’efficacité de cette « désignation » faisait d’ailleurs bien rire Staline qui s’en étonnait à chaque fois. Il n’aurait pas dû, le ressort est fort ancien, et son efficacité vient sans doute de son inscription dans le subconscient individuel ou collectif.

L’idéologie est ici une sorte de camisole mentale, qui maintient les exécutants « le nez dans le guidon », et les empêche de penser leur action. Ceux-ci sont souvent très efficaces, car toutes leurs forces sont concentrées sur l’objectif assigné. L’homme qui se livre ainsi au Moloch perd son charme devient vraiment ordinaire, « l’homme sans qualités », ou « l’insecte » que décrivent Musil ou Kafka. Eichmann, que Arendt a interviewé assez longuement pendant son procès à Jérusalem, est devenu cet homme ordinaire, très banal. En fait il n’avait plus d’âme…

Fin des idéologies et fin de l’histoire?

Les deux grandes idéologies ont déchaîné des forces qui ont entraîné l’humanité dans la seconde guerre mondiale, et provoqué la découverte de la bombe nucléaire. L’équilibre de la terreur a permis de ne pas l’employer, après les deux premiers tests effroyables d’Hiroshima et de Nagasaki.. Aujourd’hui nous pouvons nous interroger sur son contrôle. La Corée du nord détient déjà cette capacité, l’Iran risque d’en disposer bientôt.

Nous pensions être venu à bout du communisme après avoir détruit le fascisme, mais nous voyons resurgir les grands déséquilibres qui ont poussé les hommes à se livrer aux démons de ces idéologies. Elles pourraient donc renaître sous d’autres formes.

Conclusion : Et maintenant que faire ?

Que retenir pour aujourd’hui de ces (peut être trop) nombreuses considérations, dont le but est de nous éclairer et si possible de nous donner quelques armes pour l’avenir , au milieu du brouillard de ce monde?

Nous sommes sans doute devant une grande épreuve, car tous les ingrédients sont là.

La corruption effrayante des cercles de pouvoir atteint une ampleur peu égalée dans le passé, l’affaire Epstein servant de révélateur .

La liberté,la justice, et le bien sont niés de toutes les façons, d’autant plus que ceux qui ont reçu la vérité et la justice de l’évangile en héritage (les nations occidentales au premier rang) ont parfois bafoué et discrédité ce leg si précieux.

La technique se développe à une vitesse exponentielle, alors que l’effondrement moral et culturel de nos sociétés devient patent.

Les chrétiens seront des boucs émissaires faciles comme ils le sont déjà au Nigéria ou dans tant d’autres pays.

Face à la crise, qui vient sans doute, le recours au « sauveur »sera facilement compris comme le seul recours. Celui-ci utilisera sans doute les mêmes recettes que les tyrans du passé, en les perfectionnant comme l’ont fait en leur temps les précurseurs qu’étaient Hitler et Staline. C’est pour cela qu’il était important de bien décortiquer les ressorts de leur action, entreprise un peu longue que j’ai tenté ici.

Comme Hannah Arendt, l’a fait en son temps, il nous appartiendra de penser le présent, pour éclairer nos frères, et de ne pas perdre notre bien le plus précieux : notre âme libre. Ne pas renoncer à son humanité sera sans doute très difficile, car les tyrans modernes se décrivent eux même comme les défenseurs des valeurs qu’ils entendent détruire.

Pour terminer, j’ai surtout essayé de montrer ici que renoncer à la loi de Dieu, ou la subvertir même légèrement en apparence pour espérer un progrès humain, nous apportant un salut temporaire, risque de nous mener très vite à des catastrophes dont l’ampleur ne doit pas être sous-estimée.

Il y a en effet une progression dans les effets destructeurs de l’idéologie dont nous avons décrit brièvement l’évolution historique. Entre la renaissance, le 19ième, la grande guerre, et le vingtième siècle, il y a une gradation claire dans l’ampleur de ses effets destructeurs. Elle vient d’une part de l’amélioration indéniable de la puissance matérielle et morale des outils qui sont à la disposition des « tyrans » ou de ceux qui espèrent le devenir. Elle trouve aussi son origine dans le caractère religieux de cette croyance qui se dévoile progressivement, alors qu’elle se prétendait scientifique au premier abord.

Et derrière le masque du millénarisme, et de la foi dans le progrès, les croyants ont aussi le droit de désigner celui qui se sert des outils que nous avons créés pour asservir les masses, et perdre les âmes. C’est-à-dire le Menteur, le Diviseur, et le prince de ce monde.

Maintenir notre mémoire, notre langue, notre civilisation, nous permettra de transmettre l’héritage reçu, pour que nos enfants vivent libres, et connaissent la joie de la foi et du salut.

Notes: 

Quelques citations de Hannah Arendt qui éclairent vraiment la problématique.

:

« Les habitants d’un régime totalitaire sont jetés, ou pris dans le processus de la nature ou de l’histoire, en vue d’en accélérer le mouvement. Comme tels ils ne peuvent être que les exécutants ou les victimes de la loi qui lui est inhérente. Le cours des choses peut décider que ceux qui aujourd’hui ont le rôle d’éliminer des races ou des membres de classes décadentes sont demain ceux qui doivent être sacrifiés. Ce dont a besoin le pouvoir totalitaire c’est d’une préparation qui rende chacun d’entre eux apte à jouer aussi bien le rôle de bourreau que celui de victime. »

« Aucun principe directeur de conduite tel la vertu, l’honneur, la crainte, n’est nécessaire ni ne peut être utile, pour mettre en mouvement un régime politique qui n’utilise plus la terreur comme moyen d’intimidation, mais dont l’essence est la terreur. »

« La terreur est la réalisation de la loi du mouvement. Son but principal est de faire que la force de la nature ou de l’histoire puisse emporter le genre humain tout entier dans son déchaînement, sans qu’aucune forme d’action humaine spontanée ne viennent faire obstacle  au mouvement».

«  Si on part du principe que les juifs sont de la vermine, on a forgé un parfait alibi pour les exterminer ».

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *